Editos - Taquineries

LA GUERRE DES MYTHES

Il est douloureux de le constater, il est presque interdit de le dire. En notre cher vieux pays le citoyen est fatigué. Le travail l’ennuie, la rationalité le déçoit, la réalité l’accable. Blasé par la modernité, tantôt réticent et tantôt séduit par les inventions de la post modernité, il est tenté par le retour au passé, comme par régression infantile.

Héritiers de la civilisation grecque, nous en avons accepté les actifs que sont la raison, les mathématiques la physique, la médecine, la philosophie, le théâtre, la volonté politique et bien d’autres vertus qui fondent les sociétés. Nous avons aussi conservé de la Grèce quelques passifs sociétaux. Nous avons notre façon de cultiver l’esclavage et, sous couleur de modernité, nous réhabilitons certaines mœurs antiques. Comme les Grecs d’antan nous consultons des pythonisses et nous adonnons à bien d’autres mythes pour nous distraire, calmer nos inquiétudes, penser sans effort, entretenir les outils sémantiques du « prêt-à-communiquer ».

L’esprit de contradiction national fait des merveilles pour inventer, multiplier et opposer mythes et contre-mythes. Mais le malheur veut que ces entités ne se neutralisent pas comme matière et antimatière. Ainsi se perpétue une guerre des mythes qui fait des ravages, inhibe des « forces créatrices ».

Il est hors de question, et de possibilité, d’énumérer et d’opposer deux à deux tous les mythes qui nous habitent, nous animent ou nous consternent.
Nous examinerons toutefois les quatre grands mythes qui selon, Raoul Girardet, font la trame de l’histoire des idées politiques : la conspiration, le sauveur, l’âge d’or, l’unité.*

Analyse combinatoire oblige, en engendrant chacun au moins un contre-mythe, ces quatre mythes multiplient considérablement le nombre des « belligérances » possibles dont personne ne verra la fin.

Les complots historiques religieux, politiques, maçonniques furent si nombreux que tout individu se méfie de tout système organisé. Les partis, les ligues, les confréries, les sectes, les loges ont la vie dure. Parfois souterraines, leurs batailles ne se révèlent en surface qu’occasionnellement, comme des taupinières. Ainsi naissent les contre-mythes défensifs par lesquels on accuse les suspicieux de voir des conspirations partout.

Le mythe du sauveur est incarné par des personnages célèbres comme Cincinnatus qui quitta sa charrue pour sauver la république qu’il avait déjà bien servie, de Gaule qui restaura la république après avoir sauvé l’honneur de la patrie, Pinay qui restaura la monnaie après avoir installé la « normalité » au pouvoir. La plupart des temps troublés sont dévolus à l’attente de l’homme providentiel. La statue en sera abattue dès que l’occasion se présentera de laisser libre cours au contre-mythe cultivé par les oppositions.

L’âge d’or est une chimère fille de la nostalgie des « bons vieux temps »et de la « pureté des origines ». Son contre-mythe est tourné vers l’avenir et compte plus volontiers sur l’action. La rivalité intellectuelle et inextinguible de Voltaire et de Rousseau est un bel exemple des divorces intellectuels et comportementaux. Voltaire raillait Rousseau qui voulait « marcher à quatre pattes ». Rousseau accusait Voltaire de pervertir l’homme par ses idées sur la société des hommes. Cette guerre est perpétuée aujourd’hui par les scientistes et les écologistes qui, les uns et les autres et chacun à sa manière, nous promettent des temps meilleurs. L’âge d’or c’était hier. Ce sera aussi demain qui commence dès maintenant.

Le mythe de l’unité vient tantôt coiffer, tantôt créer des contraires tels ceux du conformisme ou de la nécessaire diversité. Tout ambitieux veut faire l’unité, mais autour de soi. D’aucuns rêvent de la faire par la force. Ce mythe des mythes s’appuie sur des mythes auxiliaires comme celui qui voudrait qu’existât une opinion publique. L’esprit politicien mise sur la communication, la manipulation, les promesses, les menaces, les rétorsions pour tenter de faire une impossible unité avec la pluralité des opinions. Le sommet de la perversion est atteint quand une courte majorité, proclame avoir l’assentiment de l’opinion publique en la présentant comme une et indivisible.

C’est ainsi que nous sommes presque toujours dirigés par des belliqueux mythomanes.

Et voilà pourquoi ce sont les réalités qui commandent.

Pierre Auguste
Le 3 juillet 2013

*Mythes et mythologies politiques ; 1986. Ouvrage dont on peut voit une présentation sur Wikipédia.