Editos - Conjoncture

La ponction publique

 

Comme aurait pu le dire Alexandre Vialatte, la fiscalité et le fisc« remontent à la plus haute antiquité ». En atteste la racine des mots d'origine latine qui désignent ces éternelles merveilles du génie politique.

Fiscus était un « panier pour recevoir l'argent ». Cette racine nous a aussi donné la fiscella, la faisselle, cette petite corbeille qui nous sert à égoutter nos fromages !

Le quai de Bercy en a hérité la vocation d'assembler nos grands crûs et nos grandes richesses. Et de distribuer des fromages.

Depuis l'empereur Vespasien, l'assiette de l'impôt s'est quelque peu élargie . Plus de la moitié de ce que le pays produit passe désormais sous les « vastes portiques » des temples du péage.

Notre pays souffre d'une « collectivite » aiguë entretenue par une élite imbue de soi mais d'un pessimisme noir sur les capacités du commun des êtres humains. Plutôt que de stimuler, former et responsabiliser l'individu, une minorité présomptueuse préfère se donner champ libre en compliquant la vie du « vulgaire » pour le mettre en curatelle.

Notre fiscalité était déjà une usine à gaz accessible aux seuls spécialistes après de longues études et au terme d'efforts, continus et à plein temps, pour en suivre les évolutions.

De l'activité des entreprises aux produits financiers, en passant par l'immobilier et les successions, quel que fût l'impôt qui l'assujettît, le citoyen moyen était dépassé par la complexité et la variabilité des assiettes, frappé par quelque absurdité ou quelque incohérence, émerveillé par l'arbitraire de la différence entre les délais impartis pour les prélèvements et ceux que s'accorde le fisc pour d'éventuels remboursements.

Finalement le contributeur est toujours alléché par les promesses de disparition de tel impôt, l'allègement de tel autre et/ou l'exclusion de toute nouvelle création.

On sait ce qu'il advient des promesses. Tout impôt supprimé est remplacé par un autre. L'imagination des lexicographes fiscaux n'est jamais prise en défaut pour changer les dénominations et enrichir leur nomenclature.

Nous ne citerons qu'un exemple de la créativité de nos penseurs fiscalistes. L'impôt sur le revenu nous emplissait de la satisfaction d'accomplir notre devoir de contribution. Le voilà désormais accompagné de quatre addenda qui transforment cette satisfaction en félicité.

Nous avons maintenant, la Contribution Sociale Généralisée, qui n'était pas assez générale. Elle s'est donc vu adjoindre trois acolytes qui, bien sûr, ne pouvaient pas être anonymes. Nous avons en sus la Contribution Généralisée déductible, la Contribution au remboursement de la Dette Sociale, avec un D majuscule, et Une Contribution Additionnelle de Solidarité pour l'Autonomie. ( Mais autonomie de qui ? demandent les proches de personnes percluses de dépendances !) On taxe les paralysés pour faire marcher les paralytiques. Ce sont là faux-semblants et tromperie car on nous explique par ailleurs que le grand chaudron de la cuisine budgétaire n'associe pas recettes et dépenses.

Le Roi Ubu n'eût pas fait mieux ! Ni dans ses pratiques, ni dans sa communication.

Les promotions de nos grandes écoles se suivent et se ressemblent toujours un peu. Chacune abrite et promeut quelque potentiel potentat.

Pour le malheur des citoyens dont le métier est tout autre que financier, nos nouveaux apprentis législateurs se sont mis en travail. Sous prétexte de justice et de simplification, les voilà lancés dans l'élaboration d'un nouveau système qui, les habitudes aidant, ne manquera pas d'être plus complexe, et plus évolutif encore, que l'usine à gaz à remplacer.

Déjà s'exprime la crainte que le prélèvement à la source précède le revenu !

Il a fallu tant d'efforts pour élaborer l'existant, tant de persévérance pour l'amender, tant de temps pour en apprendre la consistance, les arcanes et les finesses ! Principe de précaution oblige. Les experts exogènes sont rapidement éconduits. Naïfs et néophytes sont tenus à distance. Les experts du sérail ne se risquent pas à retoucher l'édifice.

Les gardiens du temple semblent plus se préoccuper de leurs aises que de celles des assujettis. D'aucuns préfèrent pantoufler en cooptation en quelque sinécure.

Ainsi s'écoulent, sereines et olympiennes, les très riches heures des « ponctionnaires ».

 

Pierre Auguste

Le 27 juin 2018